Procédure de recall : quand la banque tarde, c'est elle qui paie

Le recall est une procédure bancaire permettant d'annuler un virement en cas d'erreur ou de fraude. Une récente décision de la cour d'appel de Bordeaux (23 février 2026) précise que la diligence de la banque dans l'exécution de cette procédure est déterminante pour son succès et que les retards injustifiés engagent la responsabilité de l'établissement.

La mécanique du recall : une course contre la montre

La procédure de recall (ou "rappel de fonds") permet au donneur d'ordre d'un virement de demander à sa banque de rappeler les fonds auprès de la banque du bénéficiaire, généralement en cas d'erreur de saisie ou de fraude découverte rapidement.

Fonctionnement technique

Lorsqu'un client signale un virement frauduleux ou erroné, sa banque envoie une requête de recall à la banque du bénéficiaire. Cette dernière vérifie si les fonds sont toujours disponibles sur le compte du bénéficiaire et, le cas échéant, les bloque en attendant clarification.

⏱️ Le facteur temps : absolument crucial

Une fois les fonds crédités au bénéficiaire (souvent un escroc), les chances de récupération diminuent exponentiellement avec le temps. Le fraudeur transfère rapidement les sommes vers d'autres comptes ou les retire en espèces.

Un recall lancé plus de 24 heures après le virement voit ses chances de succès sérieusement compromises. Passé 48 heures, la récupération devient exceptionnelle.

Délais réglementaires

Le délai pour demander un recall au titre d'une opération non autorisée est de 13 mois à compter du débit, avec une réponse attendue de la banque dans les 15 jours ouvrables.

Le Rulebook SEPA n'autorise pas l'inertie

Le SEPA Credit Transfer Scheme Rulebook, qui régit les virements en euros dans l'espace européen, impose au prestataire de services de paiement de traiter la demande de recall "dès réception" et de transmettre une réponse dans les 15 jours ouvrables.

Cependant, ce délai maximum de 15 jours ne justifie pas l'inaction ou l'attente passive. La jurisprudence récente converge sur un principe clair :

"La diligence bancaire dans l'exécution immédiate du recall conditionne le succès de la démarche. L'attente injustifiée engage la responsabilité de l'établissement."
Jurisprudence constante des cours d'appel

Jurisprudence récente

Plusieurs décisions récentes ont précisé les contours de cette obligation :

  • Cour d'appel de Versailles (septembre 2025) : Une banque condamnée pour avoir attendu 5 jours avant de lancer le recall
  • Cour d'appel de Lyon (avril 2025) : Retard de 3 jours jugé excessif compte tenu de la nature de la fraude
  • Cour d'appel de Bordeaux (23 février 2026) : Confirmation du principe que l'exécution efficace ne doit pas dépasser 24 heures en Europe

Le fondement légal : article L. 133-21, alinéa 3, du Code monétaire et financier

L'article L. 133-21, alinéa 3, du Code monétaire et financier dispose que le prestataire de services de paiement doit « s'efforcer » de récupérer les fonds lorsqu'un ordre de paiement a été exécuté sur la base d'un identifiant unique erroné communiqué par l'utilisateur.

⚖️ Interprétation jurisprudentielle

Le verbe "s'efforcer" implique une démarche active, immédiate et documentée. Ce n'est pas une simple faculté laissée à la discrétion de la banque, mais une véritable obligation de moyens renforcée.

Le retard injustifié à initier le recall, diminuant mathématiquement les chances de succès, peut engager la responsabilité bancaire pour perte de chance.

Obligations de la banque du bénéficiaire

La banque du bénéficiaire est également tenue à des obligations strictes. En 2023, une banque a été condamnée pour avoir attendu 13 jours avant de répondre à une requête de recall, alors que les fonds étaient encore disponibles au moment de la réception de la demande.

La preuve : une charge qui pèse sur la banque

Conformément aux principes généraux de la responsabilité contractuelle, la charge probatoire incombe au prestataire de services de paiement. C'est à la banque de prouver sa diligence, non à la victime de prouver sa négligence.

Ce que la banque doit démontrer

Pour s'exonérer de sa responsabilité, la banque doit produire :

  • La date et l'heure exactes de réception du signalement du client
  • La date et l'heure exactes d'envoi du recall à la banque du bénéficiaire
  • La preuve de la transmission effective (accusé de réception, traces système)
  • La date de réception de la réponse de la banque du bénéficiaire
  • La justification de tout délai excédant 24 heures

L'absence de traçabilité précise peut être opposée à la banque et justifier une condamnation pour perte de chance.

Le préjudice : une perte de chance, pas un remboursement automatique

Les juridictions retiennent généralement un préjudice de "perte de chance" — c'est-à-dire la chance perdue de récupérer tout ou partie des fonds si le recall avait été lancé immédiatement.

Évaluation de la perte de chance

Cette évaluation tient compte de plusieurs facteurs :

  • L'ampleur du retard imputable à la banque
  • La nature de l'escroquerie (fraude organisée vs. erreur individuelle)
  • Les circonstances particulières (montant, destination du virement)
  • Les éléments de preuve sur la disponibilité des fonds à différents moments

💰 Exemple chiffré

Sur un virement frauduleux de 50 000 euros, si la banque a tardé de 3 jours à lancer le recall :

  • Perte de chance évaluée à 20% = 10 000 euros d'indemnisation
  • Perte de chance évaluée à 50% = 25 000 euros d'indemnisation

L'évaluation dépend des circonstances concrètes de chaque affaire.

Ce que cela change pour les victimes de fraude

Tout client victime d'un virement frauduleux ayant signalé immédiatement la fraude dispose désormais d'un fondement juridique solide pour engager la responsabilité de sa banque si elle a tardé à lancer le recall.

Points critiques à vérifier

  1. Date du signalement : À quelle date et heure avez-vous signalé la fraude ? (conservez tous les justificatifs : emails, courriers AR, captures d'écran)
  2. Délai avant lancement du recall : Combien de temps la banque a-t-elle mis pour lancer effectivement la procédure ?
  3. Délai de réception du résultat : Quand la banque vous a-t-elle informé du résultat du recall ?
  4. Justification des retards : La banque a-t-elle fourni une explication légitime à tout délai excédant 24 heures ?

Stratégie contentieuse

En cas de refus de remboursement lié à l'échec du recall :

  1. Demande de communication : Exigez la communication de la chronologie complète du recall avec horodatage
  2. Mise en demeure : Invoquez expressément l'article L. 133-21, al. 3 du CMF et la jurisprudence récente
  3. Médiation bancaire : Saisissez le médiateur en documentant précisément les retards
  4. Action judiciaire : Assignation fondée sur la perte de chance causée par le défaut de diligence

Recommandations pratiques pour les victimes

Dès la découverte de la fraude

  • Réagissez immédiatement : Signalez la fraude par téléphone ET par écrit (email + courrier AR)
  • Demandez expressément le recall : Utilisez ce terme précis dans votre signalement
  • Documentez tout : Conservez dates, heures, noms des interlocuteurs, numéros de dossier
  • Suivez activement : Relancez quotidiennement pour obtenir des nouvelles

Dans les jours suivants

  • Demandez la traçabilité : Exigez la preuve horodatée de l'envoi du recall
  • Identifiez les retards : Notez tout délai anormal entre votre signalement et l'action bancaire
  • Préparez votre dossier : Rassemblez tous les éléments de preuve

Conclusion

Bien que peu connue du grand public, la procédure de recall génère un contentieux croissant et offre aux victimes de fraude bancaire des perspectives concrètes de recours contre leur banque lorsque celle-ci a fait preuve de négligence dans son exécution.

La jurisprudence établit désormais clairement que le délai réglementaire maximum de 15 jours ne constitue pas une autorisation d'attendre, mais un plafond exceptionnel. L'exécution diligente d'un recall efficace doit intervenir dans les 24 heures suivant le signalement.

Les victimes doivent systématiquement documenter les délais effectifs et, en cas de retard injustifié, invoquer la perte de chance causée par le défaut de réactivité bancaire. Cette voie de recours s'ajoute aux actions classiques en responsabilité bancaire et peut permettre d'obtenir une indemnisation même lorsque la récupération intégrale des fonds s'avère impossible.

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